Portrait de femme : Annette LaCasse Gauthier, une pionnière de la mémoire citoyenne

8 mars 2026

par : Dominique Roy| Journalisme de l'initiative de journalisme local

photo : Site Web de La Société d’histoire de Rouyn-Noranda

Dans l’histoire d’une ville, certaines voix deviennent des repères. Celle d’Annette LaCasse Gauthier a su capturer l’âme d’une communauté avant même que celle-ci n’ait réalisé qu’elle en avait vraiment besoin. Enseignante, archiviste, biographe, documentariste avant l’heure, elle a consacré sa vie à préserver les récits des bâtisseuses et des bâtisseurs de Rouyn-Noranda. Grâce à sa contribution, la ville possède aujourd’hui une mémoire intime, enracinée dans les témoignages de ses citoyennes et citoyens.

Annette Lacasse est née en 1916, à Lorrainville, au Témiscamingue. En 1933, elle obtient son diplôme en enseignement et exerce le métier pendant 13 ans, d’abord à Moffet, puis à Granada et à Rouyn. Mais très tôt, une autre vocation se dessine : celle de raconter l’histoire autrement. La voix des pionnières et des pionniers, les récits de vie, les détails du quotidien qui, mis ensemble, composent la trame d’une ville… Voilà son champ d’intérêt. Sa vie, elle l’a passée à collecter des bandes sonores, vidéos, archives sur papier, photographies, etc., afin d’écrire l’histoire de Rouyn-Noranda du point de vue des citoyennes et des citoyens. Cette démarche, profondément humaine, a fait d’elle une pionnière du balado, et ce, bien avant l’invention du terme.

Une femme active

Son engagement communautaire est remarquable. Marguillère en 1965, archiviste à la Société nationale des Québécois dès 1969, présidente de la Société du patrimoine de l’Abitibi-Témiscamingue, membre du conseil d’administration de la Société d’histoire de Rouyn-Noranda : Annette LaCasse Gauthier ne se contente pas de documenter l’histoire, elle la fait vivre. Ses entrevues réalisées dans le cadre des Rencontres chez Jos, à la Maison Dumoulon, ont permis de préserver des pans entiers de la mémoire régionale. Et ses nombreux écrits contribuent encore, aujourd’hui, à retracer, avec crédibilité et fiabilité, certains pans de l’histoire locale et régionale.

L’écriture comme outil de transmission

Son œuvre écrite constitue un héritage majeur. Elle a été la première à publier l’histoire de Rouyn-Noranda sous forme de témoignages. J’ai vu naître et grandir ces jumelles (1967), réalisé à partir des confidences de Mgr Albert Pelletier, marque le début d’une série d’ouvrages qui donnent la parole aux gens de terrain : ouvriers, mineurs, enseignants, prospecteurs, foreurs, banquiers, gardes-malades, pompiers, colporteurs. Les jumelles à l’âge d’or (1985) poursuit cette démarche, tout comme la trilogie Héros sans panache (1999–2004), qui met en lumière une centaine de pionnières et pionniers. Ces récits constituent aujourd’hui des sources incontournables pour comprendre l’évolution sociale et humaine de la ville. Outre ses ouvrages à vocation historique et généalogique, l’autrice a aussi publié quelques livres issus de la littérature jeunesse.

L’ampleur de son travail est impressionnante. À la BAnQ, sa collection représente 4,4 m de documents textuels, 7034 photographies, neuf cartes et 127 bandes magnétiques. On y trouve des transcriptions d’entrevues, des notes de recherche, des coupures de presse, des photographies, des analyses toponymiques, des dossiers sur les municipalités et les paroisses de l’Abitibi-Témiscamingue, etc. Il s’agit là d’une véritable mine d’or pour les passionnés d’histoire et de patrimoine. Son rayonnement dépasse largement les frontières de Rouyn-Noranda. Ses archives sont consultées, citées, intégrées à des mémoires universitaires, des rapports patrimoniaux, des inventaires culturels. Elle apparaît dans la médiagraphie d’ouvrages récents, preuve que son travail demeure une référence incontournable.

Mais au-delà des chiffres et des titres, ce qui distingue Annette LaCasse Gauthier, c’est sa vision. Elle a choisi de raconter l’histoire du point de vue des gens ordinaires, ceux qui n’apparaissent pas dans les manuels, mais qui façonnent pourtant le quotidien d’une ville. Elle a donné une voix à celles et ceux qui, autrement, seraient restés dans l’ombre. Elle a fait de Rouyn-Noranda non seulement un lieu, mais un récit collectif. Annette Lacasse Gauthier, décédée en 2005 à l’âge vénérable de 89 ans, a laissé derrière elle un héritage inestimable, nous rappelant que la mémoire d’une communauté est tissée à partir des récits humains, des gestes quotidiens et des voix diverses. Grâce à Annette LaCasse Gauthier, Rouyn-Noranda se raconte à travers les mots de celles et ceux qui l’ont bâtie.

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