En région, les travailleurs étrangers sont devenus indispensables pour pourvoir de nombreux postes vacants. Selon l’Observatoire de l’Abitibi-Témiscamingue, plus de la moitié des métiers, 143 professions sur 240, seront en déficit d’ici 2028, la plupart nécessitant des compétences qualifiées. La situation s’explique en grande partie par le vieillissement de la population et les nombreux départs à la retraite, qui frappent plus durement les régions éloignées que le reste du Québec.
Selon le communiqué d’Emploi et Développement social Canada du gouvernement du Canada, le gouvernement fédéral a resserré les règles entre 2023 et 2024 afin de donner la priorité aux travailleurs canadiens et de limiter le recours aux travailleurs étrangers temporaires. À la demande des provinces ou des territoires, le gouvernement fédéral permettra aux employeurs des régions rurales admissibles d’augmenter temporairement la proportion de travailleurs étrangers à bas salaire, de 10 % à 15 % de leur effectif. Ces mesures pourraient entrer en vigueur dès le 1er avril 2026 et rester en place jusqu’au 31 mars 2027.
Sur le terrain, les effets sont bien réels. « Avec les anciennes règles, nous avons pu recruter les employés dont nous avions besoin. Comme notre proportion de travailleurs étrangers est encore régie par ces anciennes règles, elle peut dépasser 15 %, donc la nouvelle loi ne nous affecte pas directement à ce niveau. En revanche, à cause de ces nouvelles règles, je ne peux plus renouveler leurs permis de travail, certains doivent retourner dans leur pays, et je ne peux pas non plus recruter de nouveaux travailleurs étrangers. Actuellement, j’ai cinq postes vacants », explique Caroline Renaud, directrice des ressources humaines chez Témisko.
Selon un deuxième communiqué du gouvernement canadien, cette fois d’Immigration, Réfugiés et Citoyenneté Canada, Ottawa tente aussi de retenir les travailleurs déjà présents. Grâce à cette mesure, certains d’entre eux pourront prolonger leur emploi jusqu’à 12 mois supplémentaires avec leur employeur actuel. Ce délai donne au gouvernement du Québec le temps d’évaluer leur admissibilité à la résidence permanente.
Les assouplissements temporaires annoncés apportent un certain soulagement à plusieurs entreprises du Témiscamingue. « Pour certains employeurs, cela permet de maintenir leurs opérations et d’éviter des ruptures de service importantes. Concrètement, ça donne un peu d’air, autant pour les entrepreneurs que pour les travailleurs étrangers qui étaient dans l’incertitude. Cela dit, il est important de souligner que, pour certains travailleurs, ces mesures arrivent malheureusement trop tard. Des départs ont déjà eu lieu, des démarches ont été interrompues, et des entreprises ont déjà subi des impacts », expliquent Véronique Girard et Karie Bernêche, co-présidentes de la chambre de commerce Témis-Accord.
Elles ajoutent que cette réalité rappelle à quel point la rapidité et la prévisibilité des décisions sont essentielles. « Il est aussi important de comprendre que ces mesures demeurent temporaires. Elles ne règlent pas le problème de fond, le manque de main-d’œuvre, qui est bien réel dans notre région. Plusieurs entreprises dépendent des travailleurs étrangers pour assurer leur continuité, et ces ajustements viennent davantage ralentir une pression déjà très présente que la corriger. »
Du côté humain, les changements fréquents dans les règles créent beaucoup d’instabilité. « Pour les entrepreneurs, cela complique la planification à moyen et long terme. Ils doivent constamment s’adapter et revoir leurs stratégies, parfois dans des délais très courts. Pour les travailleurs étrangers, cette instabilité est encore plus marquante. Elle génère du stress, de l’incertitude et un sentiment de précarité, alors même qu’ils contribuent activement à notre économie et à la vitalité de nos milieux de vie », expliquent les co-présidentes.
Les secteurs saisonniers continueront de bénéficier de l’exemption actuelle du Programme des travailleurs étrangers temporaires pour les postes saisonniers. « Cette loi ne nous touche pas, puisque nous faisons appel à des travailleurs saisonniers. Ils viennent pour six mois, puis repartent dans leur pays. Ils ne cherchent pas à s’installer ici », explique Angèle-Ann Guimond de l’Éden Rouge.
Au Témiscamingue, nous avons besoin de prévisibilité. « Nos entreprises sont engagées, elles veulent se développer, investir et offrir des conditions de travail de qualité. Pour y arriver, elles ont besoin d’un cadre clair, stable et adapté à la réalité des régions. Ces mesures temporaires vont dans la bonne direction, mais elles doivent s’inscrire dans une vision plus globale et durable », concluent Véronique Girard et Karie Bernêche.