Culture Expositions

À force de patience, une forêt de quenouilles a pris forme

Par : Ange Major | amajor@journallereflet.com

Pendant sa résidence au Centre d’exposition, Joanne Poitras a suspendu environ 1 200 quenouilles, tête en bas, pour créer une installation immersive où la matière, le territoire et le passage du temps se rencontrent.

Carte 3
Joanne Poitras a présenté son installation lors du vernissage tenu le 18 septembre.
Émilie B.Côté | Centre d’exposition du Rift

Dans la salle du Centre d’exposition, près de mille quenouilles pendent, la tête en bas et retenues par de longs fils blancs. Disposées en passages, elles forment un labyrinthe dans lequel on peut circuler. Pendant le montage, Joanne Poitras a vu des jeunes se promener entre les tiges jusqu’à ne plus les apercevoir derrière l’opacité créée par l’installation. Une forêt a pris forme à partir d’une plante familière du territoire.

Présentée dans le cadre de la résidence Territoires attractions, l’œuvre a été dévoilée lors d’un vernissage, le 18 septembre. Elle ne cherche pas à figer la quenouille. Le dispositif a été conçu pour qu’en séchant, la plante s’ouvre et laisse tomber son duvet blanc au sol. « Je les ai mises à l’envers pour que vraiment on sente l’attraction du sol. » Le public peut ainsi marcher à l’intérieur de l’œuvre, plutôt que de l’observer uniquement de l’extérieur.

Pour arriver à cette forêt suspendue, la résidence a demandé près de deux semaines de travail. Commencée le 1er septembre, elle a mobilisé l’artiste, l’équipe du Centre d’exposition et son conjoint, qui a participé activement au ramassage des plantes. « Je n’aurais pas pu le faire toute seule. Il faut avoir presque une équipe pour participer à ça. »

Le ramassage n’a pas été l’étape la plus longue. Une fois les quenouilles réunies, il a fallu les installer, les aligner et nouer chacune d’elles. Le séchage a aussi obligé l’équipe à prévoir certains détails. En séchant, le fil pouvait ne plus retenir la quenouille, qui risquait alors de tomber. Le système d’aération a par ailleurs été arrêté afin d’éviter que le duvet ne soit aspiré dans les conduits.

Cette répétition a donné son rythme au projet. Les nœuds se sont succédé, les fils se sont parfois emmêlés et les solutions ont été trouvées une étape à la fois. La conceptrice compare ce geste répété à une forme de mantra, comme dans la prière ou le yoga. « On n’est pas dans la technologie, on n’est pas dans le virtuel, on est vraiment avec l’objet. » La cueillette des quenouilles a aussi rappelé le rythme d’une récolte agricole, dépendante de la température et du moment où la matière était prête à être ramassée.

L’idée de l’installation a commencé à germer il y a de ça plusieurs années. Poète et artiste, Joanne Poitras travaille avec des matières naturelles depuis les années 1990. Dans les années 2000, elle avait utilisé des quenouilles pour créer une sculpture. En tentant de les faire sécher, elle avait constaté que plusieurs s’ouvraient et libéraient leur duvet. « C’était magnifique. Je me suis dit : “Un jour, il faut que je trouve comment je peux amener ça dans un projet artistique.” »

Cette image lui est restée. Après avoir longtemps travaillé avec des empilements et des superpositions, elle a voulu étendre la matière dans l’espace. La dissémination naturelle de la quenouille a donc rejoint son désir de créer une œuvre moins compacte, dans laquelle les plantes se déploient partout autour du visiteur.

Le titre Territoires attractions fait référence à la fois au lieu où la plante s’implante et à la force qui l’attire vers le sol. La quenouille représente aussi, pour l’artiste, un territoire fragile. Elle évoque la concurrence du roseau sauvage, qui a pris beaucoup de place dans certaines zones du sud du Québec, alors que la quenouille demeure abondante dans le Nord. « Il y a toujours un combat ou une bataille entre le vivant. »

L’installation est éphémère. Elle a été pensée pour continuer à se transformer après le vernissage, au rythme du séchage et de l’ouverture des quenouilles. Il est possible de la découvrir jusqu’au 15 novembre. Pour Joanne Poitras, le temps ne constitue pas simplement un thème de l’œuvre : il en est devenu la matière principale. « Ça ne tombe pas rapidement. Ça n’évolue pas rapidement, mais en même temps, ça évolue très rapidement, parce qu’on sait que l’été passe très vite. »

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