Culture

Une décennie de mémoire et de création

Après dix ans à explorer dans son art le sort des femmes autochtones disparues et assassinées, Virginia Pesemapeo Bordeleau tourne une page. Présentée au VOART Centre d’exposition de Val-d’Or, du 12 juin au 23 août 2026, sa trilogie réunissant Poésie

Virginia Pesemapeo Bordeleau

Après dix ans à explorer dans son art le sort des femmes autochtones disparues et assassinées, Virginia Pesemapeo Bordeleau tourne une page. Présentée au VOART Centre d’exposition de Val-d’Or, du 12 juin au 23 août 2026, sa trilogie réunissant Poésie en marche pour Sindy, Les brodeuses et Cibles-Targets marque l’aboutissement de cette démarche.

« Une libération », résume l’artiste lorsqu’on lui demande ce qu’elle ressent à l’idée de conclure ce vaste projet qui s’est étalé sur une décennie. Tout en continuant de porter le sujet, celui du sort des femmes autochtones disparues et assassinées, Virginia Pesemapeo Bordeleau peut désormais créer sur de nouveaux thèmes.

« C’est un thème qui n’est pas facile, le sort des femmes autochtones disparues et assassinées, mais aussi des enfants, des pensionnats, et le cas de Joyce Echaquan. C’est pareil comme si j’avais vécu ce projet pendant dix ans », raconte-t-elle.

Dans cette exposition se trouve la trilogie contenant le texte Poésie en marche pour Sindy, le projet Les brodeuses et celui qui est intitulé Cibles-Targets. Amorcé en 2016 par une marche en hommage à Sindy Ruperthouse, une femme de Pikogan disparue en 2014, le projet est évoqué dans l’exposition par des extraits vidéos de la marche, ainsi qu’une lecture du texte par Mme Pesemapeo Bordeleau que le public peut entendre dans des casques d’écoute.

À la suite de cette marche, un nouveau projet a impliqué des femmes autochtones de Val-d’Or « qui avaient dénoncé les problèmes avec les policiers de Val-d’Or ». C’était avec le soutien financier d’une bourse reçue pour développer le projet que Mme Pesemapeo Bordeleau a pu rassembler une vingtaine de femmes pour confectionner quarante-huit broderies. Le projet fut intitulé Les brodeuses.

« C’était un projet où on allait travailler ensemble en broderie pour broder nos blessures », illustre-t-elle.

(Photo : Gracieuseté)

Présentées sur des bâtons dans la salle, toutes les broderies ont été cousues sur une bannière par l’artiste. Le nom de chacune des femmes est mentionné.

Présenté pour la première fois à l’Écart de Rouyn-Noranda en 2024, Cibles-Targets porte un titre bilingue afin de pouvoir circuler ailleurs au Canada. Avec l’aide d’un ami qui lui a fabriqué les cercles de bois, et d’un autre qui lui a donné les voiles de bateau sur lesquels elle a travaillé, Mme Pesemapeo Bordeleau a pu produire une vingtaine de cercles.

« Ils rappellent les tambours. Sur chaque cercle, il y a justement des cercles qui sont brodés. Et à l’intérieur de ces cercles-là, on voit une forme animale. Et à l’intérieur de l’animal, on voit une forme humaine, soit une robe rouge, comme une forme féminine, soit une forme d’enfant orange, soit une forme de femme violette. »

Les formes féminines rouges ont été choisies en rappel aux femmes autochtones disparues et assassinées. Celles de couleur orangée représentent les enfants des pensionnats. Et celles qui sont violettes ramènent les pensées vers Joyce Echaquan.

« Sur chaque pièce, il y a aussi une cible, une croix avec le petit cercle à l’intérieur, qui pénètre le personnage, qui pénètre l’animal et qui pénètre l’univers qui est symbolisé par le cercle. Alors, c’est pour dire que, dans le fond, on ne massacre pas seulement les femmes, mais on massacre aussi les animaux, on massacre la planète. »

Et le travail de la mémoire, au centre de la démarche, revêt cette importance de garder le souvenir des femmes autochtones disparues ou assassinées, et des enfants également. « Il faut en parler tout le temps parce que la majorité des gens ont tendance à oublier. L’art, en fait, c’est ça, c’est pour garder la mémoire vivante. »

La mémoire passe également par la création en groupe, et la guérison. « C’était nécessaire [d’inviter les femmes à participer]. C’était de les impliquer dans leurs souffrances, de les impliquer dans leur histoire. Je ne pouvais pas le faire seule. Je crois qu’il faut toujours impliquer les personnes concernées », confie-t-elle. Et le choix des lieux, celui de commencer et de terminer la trilogie à Val-d’Or, était tout réfléchi. « La trilogie n’a été présentée nulle part ailleurs qu’à Val-d’Or. »

Virginia Pesemapeo Bordeleau raconte qu’un visiteur, lors du vernissage de l’exposition, est venu lui demander ce que représentent les formes blanches qui sortent de la tête des animaux, dans ces broderies de Cibles-Targets. « Il y a une forme blanche comme une vapeur qui s’évapore. Autrefois, dans la mythologie grecque, il y avait toujours des animaux qui accompagnaient les morts jusqu’au seuil. Et l’âme s’en allait. […] Ce sont des âmes qui s’échappent du corps de l’animal. »

Dix ans après le début du projet, les histoires qui ont nourri cette trilogie continueront d’accompagner l’artiste.

Car si le cycle artistique s’achève, le devoir de mémoire, lui, demeure.

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