Juliette Châteauvert puise dans son territoire natal pour créer
Que reste-t-il d’une ville lorsque l’industrie qui l’a fait naître disparaît ? Que reste-t-il d’un territoire après le passage du feu ? Et comment conserver la mémoire d’un lieu lorsque son avenir semble incertain ? Ces questions traversent le travai
Que reste-t-il d’une ville lorsque l’industrie qui l’a fait naître disparaît ? Que reste-t-il d’un territoire après le passage du feu ? Et comment conserver la mémoire d’un lieu lorsque son avenir semble incertain ? Ces questions traversent le travail de l’artiste Juliette Châteauvert, accueillie en résidence à l’Écart du 3 au 14 août.
Originaire de Lebel-sur-Quévillon, Juliette Châteauvert développe une pratique multidisciplinaire qui s’intéresse aux liens entre la matière, le territoire et la mémoire. Installation, sculpture, sérigraphie et arts imprimés font notamment partie de son travail, dans lequel elle expérimente aussi avec des matériaux comme le bioplastique.
Durant sa résidence à l’Écart, elle poursuivait un projet d’exposition qui sera présenté en février 2027. Sa recherche s’est notamment appuyée sur les feux de forêt de 2023 et sur le rapport particulier qu’elle entretient avec sa ville natale.
Pour créer, l’artiste utilise des matériaux qui portent déjà une histoire : de la pulpe de papier provenant de l’usine de pâtes et papiers de Lebel-sur-Quévillon, des cendres issues du bois brûlé lors de la Saint-Jean-Baptiste et des objets récoltés en forêt.
« Pour moi, c’est comme plein de sens, en fait, d’utiliser le matériel, puis de collaborer aussi », explique-t-elle. « Je crée des liens en même temps. Et puis, c’est produit localement. »
Une ville façonnée par l’industrie
Lebel-sur-Quévillon occupe une place importante dans la démarche de l’artiste, qui dit toutefois avoir seulement pris conscience de cette influence après avoir quitté la région.
La ville est née autour de l’exploitation des ressources et de son usine de pâtes et papiers. Juliette Châteauvert a grandi alors que l’usine était fermée, avant de la voir rouvrir après son départ. Lorsqu’elle retourne visiter ses parents, elle est maintenant frappée par la présence de l’industrie, notamment par l’odeur de l’usine.
Cette relation soulève une réflexion sur la fragilité des communautés qui dépendent d’une ressource ou d’une infrastructure industrielle. Elle pense notamment à Joutel et à d’autres localités aujourd’hui disparues.
« Une ville industrielle, c’est une ville qui est née pour éventuellement mourir », résume-t-elle.
À ses yeux, Lebel-sur-Quévillon n’est pas nécessairement appelée à disparaître prochainement, mais son avenir n’est pas éternel. Si l’industrie cesse d’exister, c’est toute la structure sociale de la ville qui peut être fragilisée.
Les feux comme déclencheur
Les incendies de forêt de 2023 ont donné une nouvelle dimension à cette réflexion. Les parents de l’artiste ont dû quitter Lebel-sur-Quévillon pendant un peu plus d’un mois, alors que les feux étaient passés à environ un kilomètre de l’usine.
« Ma ville natale, c’est là que tous mes premiers souvenirs ont été faits. Me dire que j’aurais pu tout perdre, ça me rend émotive. »
La possibilité que l’usine soit touchée faisait également craindre pour l’avenir de la ville. « On dirait que j’ai eu un déclic, sur le fait que tout est éphémère, qu’on ne peut pas vraiment tenir pour acquis ce que c’est », raconte-t-elle.
Juliette Châteauvert s’est ensuite rendue sur un terrain brûlé avec un ami qui habite toujours dans la région. La découverte de ce paysage a nourri son projet, qui aborde à la fois la transformation du territoire et les conséquences du réchauffement climatique et de la multiplication des feux.
L’odeur de brûlé, encore présente après les incendies, participe, elle aussi, à cette expérience. « Les odeurs représentent plus des prises de conscience que quelque chose qui va m’amener un souvenir », précise-t-elle.
Donner une nouvelle vie à la matière
Le matériau provenant de Lebel-sur-Quévillon permet à l’artiste de faire entrer une partie de son territoire natal dans son œuvre. Son père a travaillé à l’usine lorsqu’elle était plus jeune. Avant la réouverture de celle-ci, elle avait également visité les installations et découvert des papiers demeurés sous presse depuis 2004.
« J’avais hâte de l’essayer, de faire quelque chose avec ça », dit-elle.
Pour obtenir la pulpe nécessaire à son projet, elle a fait appel à son réseau sur les médias sociaux. Le geste artistique devient ainsi aussi un geste de connexion avec le territoire et les gens qui l’habitent.
Son travail porte un regard critique sur l’exploitation industrielle, la pollution et la transformation des écosystèmes, tout en distinguant l’industrie des travailleurs qui y gagnent leur vie.
« Je ne critiquerai jamais les travailleurs, ce n’est pas eux. C’est vraiment l’industrie qui règle tout ça. On est vraiment à l’argent au final. »
Plutôt que de livrer un message explicitement militant, elle privilégie une approche réflexive et cherche à dialoguer avec les personnes qui travaillent ou ont travaillé dans ces milieux.
Cette attention à l’humain rejoint également son intérêt pour la « carte sensible », qui cherche à représenter un territoire à partir de la manière dont il est vécu. À Lebel-sur-Quévillon, Juliette Châteauvert s’est notamment penchée sur les « chemins de désir », ces passages créés par les habitudes des gens plutôt que par l’aménagement officiel.
« C’est vraiment comme un rapport personnel à un territoire ou à un espace », explique-t-elle.
Créer dans un nouvel espace
Diplômée du baccalauréat en arts visuels et médiatiques de l’UQAM, Juliette Châteauvert amorcera une maîtrise cet automne. La résidence à l’Écart lui permet de poursuivre et d’approfondir une recherche déjà présente dans son parcours universitaire.
L’espace offert par le centre joue aussi un rôle important dans son processus de création. À Montréal, son appartement ne lui permettrait pas de travailler sur une œuvre de cette dimension.
À travers la pulpe de papier, la cendre, les objets trouvés et les traces laissées par le feu, Juliette Châteaucert cherche finalement moins à raconter une histoire qu’à faire ressentir la complexité d’un territoire.
Entre attachement et inquiétude, mémoire et disparition, industrie et environnement, son projet pose une question qui dépasse largement Lebel-sur-Quévillon : comment habiter un territoire dont on sait qu’il peut un jour nous échapper ?
La réponse prendra forme à l’Écart en février 2027.